Depuis quelques années, j’ai pris l’habitude de finir l’été sur les plages du Lac Ontario, dans le Comté du Prince Edouard, soit PEC (Prince Edward County) pour les intimes.  Et chaque année, laissant les enfants jouer dans les vagues, je vais visiter 3 ou 4 domaines viticoles de la région avec Dan, Marie-Julie et tous les amis qui veulent bien nous accompagner.

Cette tournée sur la route des vins de PEC est devenue une tradition à laquelle je tiens beaucoup, comme celle de participer aux vendanges ici au Québec, car cela me rattache à chaque fois un peu plus à mon pays d’adoption. Cette année, un domaine m’a vraiment impressionné et m’oblige à en faire un peu plus qu’un simple « post » sur Instagram.

PEC aficionados – Dan et Marie-Julie

Un petit retour sur la région

PEC est une presqu’île géographiquement placée dans l’axe de la vallée du Saint-Laurent, au nord-ouest du Lac Ontario. Nous sommes à 2 heures de Toronto et à 4 heures de Montréal… en dehors de heures de pointe.

Prince Edward County (PEC) ou Québec, quels sont les meilleurs vins?

PEC est au 44ème parallèle, Dunham, qui est au cœur du vignoble québécois, est plus ou moins au 45ème parallèle, et la péninsule de Niagara, au 43ème. Cette position confère un peu plus de chaleur annuelle moyenne à PEC qu’au Québec, mais la différence est mince. La proximité de PEC avec le lac Ontario n’est pas aussi avantageuse qu’à Niagara, car les vents glacés soufflent du nord vers le sud : seule Niagara, qui est au sud du lac, bénéficie vraiment de vents un peu plus chauds en hiver.

PEC est une DVA (Designated Viticultural Area) de la Vintners Quality Alliance depuis 2007, et rassemble aujourd’hui un peu plus de 40 producteurs sur moins de 300 hectares. Au Québec, le CVQ (Conseil des Vins du Québec) représente 60 producteurs sur 467 hectares. Ce sont des chiffres assez similaires, dans des régions qui sont toutes deux très froides en hiver. Dans les deux cas, il faut protéger les cépages européens de l’espèce Vitis vinifera contre les températures extrêmes qui descendent en dessous de -20 degrés celcius. Le Québec a montré la voie en utilisant des toiles géotextiles. Plusieurs vignobles de PEC suivent à présent cet exemple. Cette technique est coûteuse, en bras et en matériel, mais efficace. Dans les deux régions, les vins ont augmenté leur qualité depuis les 10 dernières années, au point où certains domaines ont à présent acquis une réputation internationale, même si cela reste à très petite échelle.

PEC est clairement en avance dans la production de cépages Vitis vinifera, chardonnay et pinot noir en tête, avec des prix dans les meilleurs domaines, allant de 35 à 55$ pour des vins issus de vignes encore bien jeunes. Le Québec a beaucoup planté ces 2 cépages ces dernières années et va certainement suivre, à moyen terme, le même exemple.

Trail Estate Winery – une belle histoire

Trail Estate Winery est l’histoire d’une famille d’origine allemande, les Sproll, dont le premier succès vient d’une boulangerie de qualité, ouverte en 1978. Une fois la boulangerie vendue, pour rester dans le monde de la fermentation, Anton et Hildegard avec leur fille Sylvia et leur fils Alex, ont décidé d’acheter un vignoble en 2011, avec moins d’un hectare planté de baco noir, un cépage hybride français, dont je parle plus bas. Ils ont par la suite planté un peu moins de 3 ha de pinot noir et de chardonnay, et ont commencé à acheter du raisin, essentiellement du cabernet franc et du riesling, à Niagara pendant que les nouvelles vignes commençaient à s’établir.  Aujourd’hui comme c’est le cas pour la plupart des vignobles de PEC, Trail achète environ la moitié de ses raisins à Niagara (Lincoln Lakeshore et Twenty Mile Bench).

Alex et Sylvia Sproll (à droite)

Le domaine a ouvert ses portes en 2014. En 2015, la famille Sproll embauche Mackenzie Brisbois, comme œnologue et chef de la viticulture. Alex Sproll qui nous a chaleureusement reçu, nous parlait de Mackenzie, et je me demandais pourquoi il l’appelait par son nom de famille. En fait, il s’agit bien de son prénom, Mackenzie.

Mackenzie Brisbois

L’histoire de Mackenzie

Mackenzie est fille d’enseignants. Elle a commencé à suivre le même chemin que ses parents en essayant d’enseigner l’anglais en Corée et a découvert que ce n’était pas pour elle. Alors qu’elle ne connaît rien au vin, elle travaille pour Carmela Estates Winery, et y rencontre Norman Hardie, un ancien sommelier de Toronto, alors le vinificateur du domaine, qui allait partir son propre domaine avec sa femme.

Mackensie Brisbois commence un diplôme de technicienne en viticulture œnologie en 2008. En 2009, elle choisit Norman Hardie Winery pour faire son stage et y est embauchée à la fin de ses études. Elle finit par y devenir « assitant winemaker » et « vineyards manager ». Pendant 4 années, elle apprend la culture du vin grâce aux nombreux visiteurs qui apportent avec eux des bouteilles du monde entier. Norman Hardie l’emmène avec son équipe visiter la Bourgogne et l’Alsace. Grâce à ses contacts, elle ira aussi travailler en Nouvelle Zélande (Central Otago Wine Company) et en Afrique du Sud (Bouchard-Finlayson) où elle rencontrera son mari.

En 2014, elle quitte Norman Hardie Winery pour prendre un premier poste de « head winemaker » sur l’île de Vancouver, pour épauler ses amis du Château Wolff. De retour à PEC en 2015, elle devient la « head winemaker » de Trail Estate.

La philosophie de Mackenzie

Peu d’intervention, levures indigènes et surtout, des raisins de la meilleure qualité possible, pour obtenir des vins savoureux, texturés et expressifs. De nos jours, beaucoup de vignerons professent la même philosophie, avec en bout de ligne des vins pas mal moins convaincants.

Mackenzie prend des risques, et fait mouche à chaque coup. Elle « s’amuse » à faire des pet’ nats et du vin orange, et bien d’autres micro cuvées originales (14 en tout!) comme du riesling élevé sous-bois, ou en « skin -ferment » (macération des peaux pendant la fermentation). Cette année, son vin orange, macéré 8 mois sur ses peaux, est classé dans le top 3 des vins oranges (voir « amber wines ») canadiens.

Quelques unes des cuvées de Trail

Les rieslings proviennent d’Ed Hugues Vineyard à Lincoln Lakeshore (Niagara).

Quand on met le nez dans ce premier verre, on se dit qu’on est arrivés ailleurs.

Ce riesling est magnifique, avec une indéfinissable minéralité. On y retrouve des notes d’agrumes confits et de pêche. En bouche la texture est riche, la finale est longue et vivifiante. Que du plaisir.

Un très beau chardonnay, classique dans son expression, légèrement « beurré », mais dans un style très fin, avec un boisé très délicat, de toast et de noix de muscade. D’une grande longueur en finale qui confirme la qualité gobale de cette cuvée, à faire vieillir un bon 2 ans, avant d’en ouvrir une autre bouteille.

D’un aspect un peu voilé (pas de collage ni filtration), c’est un vin qui surprend dès le début. Au nez, on retrouve des arômes de citron vert et de poivre blanc. En bouche, c’est l’équilibre et la texture qui surprennent, avec une belle finale sur des saveurs de pêche et de pamplemousse.

Un des cépages créés par l’hybrideur François Baco en 1902 (folle blanche X grand glabre), à ne pas confondre avec le Baco 22A, que l’on retrouve dans l’Armagnac. Celui-ci est noir, très coloré, mais peu tannique et très productif. Cette parcelle a survécu aux primes à l’arrachage des années 80 que le gouvernement canadien offrait pour se débarrasser d’un cépage jugé, à l’époque, moins qualitatif.

Cette cuvée est plutôt réussie, issue des plus vieilles vignes du domaine, vendangées à la main. Sur des notes d’épices douces et de prune, c’est un vin charnu et charmeur, tout en rondeurs.

Vendangé le 12 novembre 2016 à Twenty Mile Bench, c’est un cabernet franc superbe, très mûr, riche en bouche, avec des tannins veloutés. On retrouve des saveurs de cacao, de fruits noirs, de cèdre et de sous bois en finale. 

Une explosion de bonbons à la cerise et d’épices. Vivifiant et surprenant. Ludique et sérieux à la fois. Déstabilisant. (Le concord c’est le cépage de nos jus de raisins Welch’s.)

R. Gruson